Tire Ailleurs

C’est l’heure du bilan. Non, tous comptes faits, oublie ce que je viens de dire copain. Un bilan ne se fait pas sur rendez-vous, c’est le fruit d’une maturation d’éléments qui ponctuent une activité donnée, un projet, voire une vie. Un jour, tu sentiras ce fameux bilan prêt à éclore, comme une mère en devenir perd ses eaux. Tu n’y pourras rien, tu mettras tout en suspens pour établir un constat mental de ton cheminement et de ses résultats. Tu peux être en train de dormir, manger, faire tes besoins, le bilan n’attend pas. Le bilan, c’est un peu l’épiphanie religieuse de l’ère industrielle, le divin et le miraculeux en moins.

Des bilans, j’en ai dressé copain. Beaucoup de mauvais, quelques bons, mais tous enrichissants. En traçant celui de ma première aventure littéraire, je me suis remémoré les réactions de l’assistance lors de mes conférences et autres rencontres livresques. J’ai constaté que certains sujets touchaient plus que d’autres, que quelques-uns étaient plus ou moins sensibles selon la région, l’âge ou le sexe, ou que les certitudes de chacun provoquaient des réactions diverses. Dans l’ensemble le tout a été assez hétérogène pour être toujours instructif pour moi et, je l’espère, pour l’assistance.

Subsiste un élément étrange, une réaction commune à toutes et à tous. Lorsque je parle de mes inclinations vers une unité africaine basée sur une culture diversifiée et une histoire commune, je constate certains tics étonnés qui ne semblent se cantonner à aucune catégorie d’âge, de sexe ou de géographie. Je n’ai pas constaté cette réaction chez tout le monde, mais il m’est impossible de définir à l’avance qui y sera sujet. Elle est souvent exacerbée lorsque je prononce une variante de cette phrase : « Durant les guerres de la France, nous étions tous des tirailleurs sénégalais ». On m’a même répondu que ce n’était pas vrai, et que les corps sénégalais et nord-africains étaient distincts et triés selon la couleur de peau. Ce à quoi j’ai répondu par un sourire silencieux.

Il y a deux choses à retirer de la réponse qu’on m’a faite copain. D’une, on peut passer sa vie à décrier le colonisateur et ses exactions, pour finalement le rejoindre dans le racisme le plus primaire. De deux, la précision sémantique est vraisemblablement plus importante que les faits : La chair à canon utilisée dans les guerres de France, tout comme les ressources servant à leur financement, venait d’Afrique. Nord, sud, sahel, noire, blanche, arabe… L’africain, qui ne l’était plus, n’avait le droit d’être français que sous les balles. Mais cela, on s’en tape. L’important, c’est que la chair à canon algérienne avait des uniformes différents, octroyés en vertu d’un teint moins foncé. Vive la France !

La France, tiens, parlons-en. Indéniablement une grande nation, pas vrai ? Une histoire riche, faite de conquêtes et de victoires. Une culture variée, une langue délicieuse, une gastronomie renommée… Y’a pas à dire, un pays de gagnants, qui a une place de choix sur la liste des grands états, empires et civilisations de l’histoire. Pas vrai ?

Le point commun de tous les empires, c’est que leur édification repose toujours sur la destruction. Destruction de pays, de cultures, de civilisations moins puissantes… Comme lors de l’avènement d’un prédateur sur un nouveau territoire, les plus faibles (paisibles ?) seront toujours dévorés, et l’on ne retrouvera d’eux que des os fossilisés, si toutefois on veut bien chercher. Les plus forts (violents ?) restent dans l’histoire et marquent les esprits, tandis que leurs proies disparaissent dans la poussière du temps. Aujourd’hui encore, cela continue, avec les guerres contre la « terreur ». Ils n’ont pas osé la guerre contre le « mal », mais ont tout à fait compris le biais des masses pour la sémantique artificieuse. J’avoue, ça pète comme terminologie. Qui pourrait se mettre du côté de la « terreur » ? Personne copain. Et surtout pas ces pharisiens du nouvel-âge bête, ceux-là même qui font la distinction entre tirailleurs sénégalais et algériens.

Le temps de l’empire français (et des autres) est peut-être loin, et sa suprématie par la violence primaire a évolué vers une autre violence, plus vicieuse, plus implacable, moins salissante. La domination par l’économie est le nouveau cheval de bataille de ces empires néocoloniaux. Une tyrannie en sourdine au final beaucoup plus rentable bien que moins spectaculaire que la conquête par la force, mais tout aussi destructrice pour tant de pays, à commencer par ceux de notre continent.

Et les masses dans tout ça ? Comment convaincre la plèbe d’acclamer et d’encenser ses maîtres ? Les signatures de contrats soutirées par la force font rarement les unes des journaux. Que reste-t-il à servir à la roture afin d’éviter qu’elle ne se demande ce qui se passe dans ce monde devenu soudainement si discret ?

J’écris ces lignes alors que la France vient de se qualifier en finale de la coupe du monde 2018. Cet ancien (vraiment ?) empire colonial sert une savoureuse soupe de victoire à ses grouillots peinturlurés pendant qu’il spolie leurs droits les plus élémentaires en douce. Il déploie également une aura de noblesse dans ce sport adulé par le monde entier pendant qu’il continue inlassablement, avec ses comparses « néocolons », à en saper les ressources, humaines fussent-elles ou naturelles.

La cerise sur le gâteau, tellement ironique qu’elle en est savoureuse, est que pour remporter cette bataille bassement idéologique, l’empire colonial recourt encore aux tirailleurs sénégalais, chair à canon devenue chair à attention. Même pour remporter un vulgaire match de foot, la France est finalement incapable de se passer de ces africains qui n’ont, comme toujours, le droit d’être français que sous les balles…

 

 

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