Conclusion Initiale

Il est des phrases, copine, qui m’insupportent. Ce sont souvent des locutions que l’on répète bêtement sans s’interroger sur leur sens réel. Ma liste de phrases à proscrire inclut quelques formules religieuses que l’on mitraille à tout va, à toute occasion, et des fois à tout hasard, parce que ça fait bonne impression. On les dispense pour souhaiter la santé, le bonheur, une récompense divine voire-même un simple coup de main. En bref, tout ce que le souhaiteur est impuissant (ou réticent) à offrir, se débarrassant du poids de cette tâche sur Dieu lui-même. Le répertoire contient aussi les expressions populaires tellement galvaudées qu’elles en sont dénaturées par un usage excessif. « Jamais deux sans trois », « La vengeance est un plat qui se mange froid », ou encore « On n’est pas sortis de l’auberge ». Et je te passe les infâmes « Au jour d’aujourd’hui », « incessamment sous peu » et le fameux « Ou pas ! », véritable incitation à la haine violente et sanguinaire.

Quand j’étais minot, toute décision, même la plus insignifiante, devait recevoir l’aval du chef suprême. L’initiative était l’un de ces étranges concepts véhémentement encouragés par le discours mais réprimés par des coups de ceinture dans la dure réalité quotidienne. En vertu de cette cuisante contradiction, j’y accordai une nature divine. Les cours d’éducation religieuse à l’école m’ont très tôt appris la nature paradoxale de Dieu qui est capable d’être, tour à tour, clément ou guerrier, bienveillant ou vindicatif, omniscient ou oublieux. Le parallèle s’est imposé tout seul.

La signification de ce mot m’échappait constamment, malgré le temps passé fourré dans les dictionnaires afin d’en trouver une définition satisfaisante. Au cours de mes recherches, j’ai découvert qu’il partageait la même racine qu’initier, qui veut dire commencer. L’initiative était-elle le début de quelque chose ? Pour moi, c’était celui des problèmes et des bleus, mais je doutai que ce soit le commencement entendu par monsieur Flammarion.

Puis, je me penchai sur la question autour de moi, chez mes petits camarades de jeu et d’école. Certaines familles, comme la mienne, avaient la même approche tyrannique envers toute velléité indépendante, tandis que d’autres pratiquaient la félicitation systématique à-tout-va : Et comme il est grand mon garçon, et comme on est fier de lui, et comme il a fait ça tout seul…etc. Malgré ma jalousie de gamin, je voyais bien que le copain d’en face en faisait des caisses, et cherchait toujours quelque chose à accomplir, à décider, à commencer, assoiffé qu’il était de caresses parentales. Je me consolais en me disant qu’il ne serait sûrement jamais fichu de finir ce qu’il avait entrepris, vu l’avènement précoce de la récompense.

Les ecchymoses et les séances de martinet n’étaient plus qu’un lointain vestige du passé quand, à la majorité, j’entrepris pleinement la vie d’adulte. Je ressentais cependant toujours ce petit pincement au cœur à chaque décision qu’il me fallait prendre, comme si je transgressais une règle. À ce trouble succédait souvent une espèce d’ivresse lorsque « l’initiative » était enfin prise et consommée. Bonne ou mauvaise, durable ou pas, peu m’importait, du moment que je l’avais prise, cette saloperie d’initiative. J’étais trop ivre de moi-même, trop fier du début pour penser à la fin. Je n’avais plus à me soucier de rien, ni à composer avec les résultantes, ni même à suivre le projet enclenché par ladite initiative. Ce qui comptait, c’était d’avoir initié le truc, envers et contre tous les mauvais souvenirs de répression de l’idée. Je me congratulais mentalement, me donnant des tapes sur l’épaule, et m’adressant d’entiers discours de félicitations. J’étais devenu l’un de mes camarades d’enfance, et toute sa famille.

Mais voilà copine, la vingtaine à peine entamée, je finis par m’apercevoir que l’obstacle mental qui m’empêchait de persévérer dans mes entreprises n’était, au final, que cela : des souvenirs. Mauvais pour la plupart, douloureux même, mais rien d’autre que des cendres, des ruines, de la poussière. Plus rien ne pouvait m’empêcher de prendre l’initiative, c’était vrai. Mais aussi, rien, mis à part mon esprit un peu grisé par l’aventure, ne devait m’empêcher de mener l’entièreté du projet initié à bien. Une fois ce travail entrepris, crois-le ou pas copine, la faim d’éloges s’estompe et chaque étape atteinte vient avec son propre lot de satisfactions et de nouveaux défis que l’on relève avec plaisir, tant l’expérience est fructueuse à tous les niveaux. Il y a longtemps que j’en ai fini avec « l’initiative », qui est, tous comptes faits, une compagne très avare. Les récompenses qui se cachent dans la continuité ont tellement, tellement plus de valeur…

Chez nous, l’initiative est saluée à toute berzingue. Le déroulement n’est quasiment pas suivi, le succès rarement relevé, et l’échec jamais consolé. On se contente uniquement d’adouber la genèse à grands renforts de vivats, de trompettes et d’applaudissements. Le travail continu et pérenne est méprisé au profit de l’ébahissement envers l’ébauche. Tu l’auras compris copine, « saluons l’initiative » est une phrase que j’abhorre, ainsi que toutes ses variantes. À chaque fois que je l’entends, elle me rappelle que le progrès personnel qui a duré à peine deux ans chez un jeune idiot en pleine mutation, n’a toujours pas eu lieu en une soixantaine d’années à l’échelle de tout un pays.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s