Eugène Delacroix - Cavalier Grec

La Faillite du Respect

Casque vissé sur les oreilles, yeux rivés sur mon écran, je m’évertue laborieusement à tirer quelque chose de présentable et classieux à partir de l’immonde brief qui m’a été transmis. Entre requêtes floues qui ne veulent rien dire (Le logo doit être intemporel et moderne, frappant mais discret, simple mais pas trop), et directives à la spécificité alarmante (Le slogan devra être visible depuis l’abri bus à-travers des vitres en stop-sol situées sur un balcon au troisième étage), je pense à ce que ce travail, une fois livré, dira sur mes compétences de graphiste. Le quidam non informé maudira-t-il le tapissage de son quartier par ce tocard même pas capable d’assortir deux couleurs ? Ou aura-t-il la présence d’esprit d’imputer ce carnage visuel à un client inculte et fortuné ? (Pléonasme assumé).

Faisant mon possible pour ne jamais avoir à compromettre avec des crétins, force est de reconnaître que parfois, eh bé, faut bien bouffer. Supporter les retours injurieux, recommandant d’ajouter du « relief » et de « l’espoir », quoi que cela puisse signifier dans l’esprit malade de ces brasseurs de fric, effacer la petite composition pas révolutionnaire pour un sou mais à laquelle on a quand-même consacré un sacré paquet d’heures de travail pour la substituer à « l’idée de mon fils », céder à une orgie chromatique insensée qui m’assure, une fois de plus, que le client pense que je fais des économies sur les couleurs que je fournis à la pièce, sont autant d’équivalents au « sac de ciment » d’antan, témoin de la dureté du travail et de la sueur versée pour quelques sous qui, merci l’inflation, ne vaudront plus rien dans deux jours. #jesuisledinar

Une belle saloperie l’inflation. Une bête rampante qui n’arrête jamais d’avancer, impossible à combattre avec les armes du revenu, tant le retard accusé par celles-ci est conséquent. T’auras beau tirer sur l’inflation copain, tu la manqueras toujours de dix bon mètres.

C’est pour toutes ces raisons que je m’abstiens de considérer ma fonction de graphiste comme étant autre chose qu’une activité alimentaire. Je tente de construire ma vertu sur d’autres terrains, où je m’efforce d’être aussi libre et prolifique que possible. Ce qui en résultera, reconnaissance ou oubli, ne sera que de mon propre fait.

Logiquement, je me surprends à penser à d’autres corps de métier copain. Peut-on, en dehors d’accomplissements extraordinaires, exiger la reconnaissance pour un simple travail accompli ? Imagine un monde où l’on applaudirait à chaque fois qu’un marchand rend la monnaie exacte, qu’un guichetier tamponne un papier, ou qu’un chauffeur de bus marque un arrêt ? Un travailleur qui fait exactement ce pour quoi il est rémunéré est une chose attendue, n’est-ce pas ? Rien de renversant, pas vrai ? Exiger d’être reconnu meilleur tamponneur de la ville ou du pays est un non-sens. Peut-être que si le marchand fait preuve d’une honnêteté à toute épreuve, se souviendra-t-on de lui comme un modèle à suivre ? Peut-être que si le chauffeur de bus risque sa vie pour sauver ses passagers, le révérera-t-on comme un héros ? Qui sait… Mais on est d’accord, copain, sur le fait qu’il soit hors de question de récompenser l’ordinaire par le superlatif…

Dans la même logique, peut-on arpenter les rues et exiger, de qui veut bien nous écouter, le « respect » ? Tous ces crétins oisifs qui harcèlent quiconque est sur un chemin plus productif (en l’occurrence, souvent des femmes), et qui prennent la mouche car leurs avances n’ont pas été « respectées ». Ces patriarches autocrates, qui exigent le respect du haut de leur piédestal en courbettes moulées à froid, et ce en vertu de la quantité de sperme qu’ils ont offert. Ces vieilles et vieux débris, fièrement débarqués d’un avion chargé de néo-moralisateurs qui réclament en chœur un respect quasi divin pour les saints pèlerins qu’ils sont devenus…

Tous ces abrutis et d’autres encore copain, semblent ne pas faire le distinguo entre fierté et arrogance, politesse et éducation, respect et courtoisie. Tous ces concepts trop nuancés pour leurs esprits atrophiés par la certitude sont mélangés comme une salade dans un panier tressé en fibres d’ego, pour être énergiquement et cérémonieusement revendiqués sous le nom unique et un peu bateau de « respect ».

Je ne suis pas très vieux copain, mais je me souviens encore d’une période où l’on m’enseignait que le respect se méritait, et que les actes comptaient bien plus que les paroles. Le respect avait une valeur jadis. Il fallait travailler, suer pour l’obtenir. Il ne se trouvait pas, comme c’est visiblement le cas aujourd’hui, dans le cul des ânes. Que s’est-il passé ? Depuis quand le respect est une denrée de base, un droit divin ? Lui qui était jadis une richesse, il est aujourd’hui une vulgaire monnaie que l’on s’évertue à réclamer, fabriquer et donner à tout le monde, sans distinction aucune. La richesse s’amenuise, la monnaie augmente, et la valeur chute, chute, chute… jusqu’à sa disparition totale.

Respect copain…

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