Noir & Blanc

L’achromatopsie est une maladie génétique très rare. Elle est tellement peu répandue que l’on en parlerait certainement moins si ce n’était sa présence anormalement élevée dans une certaine île de Micronésie. Il est effectivement étrange qu’une maladie se transmettant par des gènes récessifs soit présente chez un aussi grand nombre d’individus.

Il a été établi que cette anomalie est le fruit de la dévastation de l’île par un typhon, au 18ème siècle. C’est à la très petite poignée de survivants qu’a incombé la lourde tâche de repeuplement. Manque de pot, l’un d’entre eux était atteint de cette affliction, et la consanguinité fit le reste.

Dans la plupart des cultures, il existe des tabous plus ou moins sévères contre l’inceste, allant ou pas jusqu’à interdire l’union entre cousins. Il existe aussi des barrières psychologiques innées dont le rôle est d’empêcher l’accouplement avec les membres de la famille proche. Ces barrières favorisent la recherche de partenaires sexuels le plus loin possible de son milieu habituel, ce qui explique l’attrait que l’on a souvent pour des personnes relativement différentes et « exotiques », et ce jusqu’à ce que les traditions s’en mêlent…

La consanguinité forcée doit son existence à des considérations purement culturelles ou mercantiles, comme en témoigne souvent le physique grotesque et l’état de santé de plus en plus désastreux de certaines lignées fièrement qualifiées de « pures ». Encore une fois, la nature fait bien les choses et prévoit toutes les éventualités et l’homme, dans sa grande et vaine bêtise, contrevient aux bases de vie les plus élémentaires et saccage des centaines de millénaires d’évolution pour des raisons contre-intuitives, bassement matérielles et « immédiates ». À croire que l’espèce qui occupe le sommet de l’échelle alimentaire, l’espèce qui a inventé la civilisation, l’industrie et la poésie est définitivement incapable de voir plus loin que le bout d’un cycle générationnel.

Parlons-en de notre espèce. L’humain, pense, raisonne, et crée. C’est pourquoi il « domine » cette planète. C’est d’ailleurs grâce à cette pensée que nous avons compris les dangers de la consanguinité, et que le brassage génétique est aujourd’hui recommandé et encouragé. Notre pensée nous a permis de comprendre que l’essence même de ce que nous sommes, à savoir notre génome, obéit aux mêmes règles que tout ce qui nous entoure : Il a besoin d’être en continuelle animation pour rester vivant. C’est cette effervescence fusionnelle qui le perpétue et le renouvelle dans l’éternelle danse de l’évolution. Abandonné à la stagnation, il croupit et se putréfie sur place, jusqu’à la disparition totale. Merci, la pensée.

Mais dites, elle est précieuse, cette pensée. Loin de se cantonner à la science, elle étend ses tentacules sur tous les domaines. L’art, la poésie, la politique, la fiction, la religion, mais encore la menuiserie, la cuisine, l’agriculture, le sport, la comédie… Tout cela ne serait rien sans une pensée saine, fraîche, et en bonne santé. La santé de la pensée, en voilà une formule qui pète ! Mais sérieusement, on y pense, à la pensée ? Lui reconnaît-on la nécessité de renouvellement, ou est-elle un concept intemporel et hermétique au brassage ? Une pensée qui croupit sans remuer, est-ce dangereux ? Pour répondre à ces questions et former un diagnostic, il convient d’abord d’examiner les symptômes.

Aujourd’hui, quel que soit le sujet abordé, le débat semble toujours cliver les gens en deux masses distinctes à peu-près égales, et aux opinions diamétralement opposées. Pour et contre. Gentil et méchant. Oppresseur et opprimé. L’opinion, naguère fruit de réflexion, n’est plus désormais qu’un grondement instinctif éructé face à l’autre. Une vision binaire impropre et franchement humiliante pour l’espèce qui se targue d’avoir l’exclusivité sur la pensée.  Le seul point commun entre les deux blocs qui ne manquent jamais de se former à la moindre question posée, est qu’ils sont têtus et défavorables à la discussion de laquelle, comme chacun le sait, jaillit la lumière. Même lorsque d’autres voies semblent se dessiner à quelques pas du débat, personne n’y prête attention. Les deux groupes continuent à se grogner à la figure en ignorant totalement les potentielles solutions pourtant pas si éloignées, comme s’ils ne les voyaient pas.

Les symptômes de ce mal étrange qui gangrène notre pensée sont donc : Une vision en noir et blanc, une photophobie (allergie à la lumière), et une myopie carabinée. Incidemment, ce sont les mêmes symptômes que l’achromatopsie…

Une idée pour le traitement ?

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s