Dur à Cuistre

« Dur comme un diamant brut ! ». Dans la catégorie des comparaisons pédantes, en voilà une que je n’ai jamais pu blairer.  Il y a aussi le très empreint de poésie « Sous la pression, un bloc de charbon se transforme en diamant ! ». Saisissant d’émotion ! Je vais te faire un aveu copain, je ne comprends pas cette fascination pour ce caillou réputé très dur. Dur, il l’est. C’est même « scientifiquement prouvé ! » (autre pédanterie). Sauf sous la fraise d’un diamantaire lorsqu’il est taillé, façonné et poli pour correspondre aux standards esthétiques des créatures molles que nous sommes. Il pourra faire son dur autant qu’il voudra le caillasson, rien ne changera le fait qu’il est destiné à être pendu à un vulgaire cou, voire à être serti au doigt d’un coup vulgaire.

Dur, il l’était aussi ce tyran de cour d’école, trop occupé à martyriser les mous pour penser à ouvrir un livre. Entouré de son aréopage de fidèles, il rudoie et extorque à l’envi, humiliant au passage les plus mous. À l’heure qu’il est, il est probablement délinquant, chômeur, ou pire ; agent de la circulation. Je doute qu’il pense aux mous qu’il a martyrisés. Je doute d’ailleurs qu’il pense à quoi que ce soit d’autre que sa prochaine visite aux toilettes, qui reste sans doute son unique plaisir dans la vie. J’y pense, moi, aux mous. Que sont-ils devenus ? Selon toute probabilité, ils se sont endurcis. Enfin, peut-être pas tous. Certains ont peut-être développé une élasticité robuste, résultat de tous les coups reçus, qui leur permet de sereinement encaisser les mésaventures dans le calme le plus inquiétant pour leurs congénères. Congénères qui incluent ces autres ex-mous, endurcis par la cuisante brûlure de l’humiliation.

Quand on est dur copain, on a des opinions tranchées et immuables, des lois gravées et scellées telles des évangiles soufflés par Dieu lui-même. On a raison, et les autres ont tort. On est, de par sa nature coriace, le mètre-étalon contre lequel se mesure toute notion de personnalité, de courage, et d’honneur. Quiconque défie le terrible dur à cuire y laisse des plumes, car il faut à tout prix maintenir l’illusion de vertu belliciste. Le dur a raison. Vive le dur !

Lorsque l’on n’est ni délinquant, ni chômeur, ni flic de la circulation, il est très difficile de maintenir un train de vie de tyran de cour d’école. L’ex-mou désormais dur exerce son besoin bassement revanchard de manière plus subtile et intelligente, vestige de son passé d’enfant studieux. Parvenu coûte que coûte à une quelconque position d’autorité, il harangue ses sujets médusés avec son savoir soigneusement stocké dans les méandres de sa mémoire. Affublé de la panoplie idoine, il martèle à grands renforts de « moi-je » ses certitudes taillées à la serpe comme autant de coups de poings dans les côtes de ses souffre-douleurs, et jouit de la fascination qu’il inspire chez ceux qui ont décidé d’être fidèles pour ne pas être victimes. Pauvres incrédules en manque d’idoles…

Dur d’être dur copain. Surtout quand on renonce à l’être au profit d’une flexibilité plus productive. On abandonne la crispation et la rigidité de l’esprit pour permettre à celui-ci de mieux s’insinuer dans les interstices de la vie. On assouplit sa posture, pour ne pas se casser le dos face au premier argument valide. On accepte de modeler son esprit au gré des nouvelles informations, des faits jusqu’alors inconnus, et on accepte humblement l’instruction constante et infinie de l’existence. C’est alors qu’être dur cesse d’être une nécessité.

Malheureusement, le néo-dur-ex-mou ne l’entend pas de cette oreille. Tout son être tressaille à l’évocation de cette philosophie, trop romanesque et pas assez bourrue pour son exosquelette en boue séchée. Il a un flair infaillible pour détecter les empêcheurs d’auto-flagorner en rond. Prends garde copain, car il en a après toi ce dur à cuistre. Incapable de formuler une pensée originale ou une opinion propre, il te poursuivra à coups de référents éculés, de citations à l’emporte-pièce et de bombardements patronymiques. Il dénoncera, selon ses inclinations, ta trahison, ton hérésie, ton apostasie, ta « haine »… Il invoquera ses maîtres à penser, tous providentiellement morts depuis des lustres, pour dépeindre ton impertinence et ton imposture. Pour faire court, il projettera sur ta personne ses insécurités les plus intimes, pétrissant à leur gloire un homoncule qu’il aimera haïr et fustiger, en bon dur au ventre mou, coincé en bas des marches du progrès.

Pendant ce temps-là, copain, tu ascends…

 

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