L’indignation Récréative

Le temps. Cette notion floue qui nous fait tant défaut pour l’essentiel, et qui est en surplus dès qu’il est question de loisirs. Ce train qui passe trop vite lorsqu’on scrute le passé, mais qui ondule paresseusement dès qu’il s’engage sur les rails de l’ennui quotidien. Le temps copine, est le pire des faux amants, car il disparaît dès que tu éprouves le besoin de le tirer par la queue.

Mais du temps, on en trouve toujours pour ce qui est réellement important. Pour jouer avec ses enfants, s’adonner à ses passions, ou tout simplement être seul. Ces activités sont souvent prosaïquement qualifiées de loisirs ou de « passe-temps » par la majorité des gens. Certains les appellent des « hobbies », pour être à la page de la novlangue imposée par les séries télé piratées. Mais il n’existe pas, à mon sens, d’adjectif plus adéquat pour qualifier ces activités que « récréatives », et cela à cause de la réelle dimension régénératrice qu’elles procurent, et qui nous permet d’appréhender de nouveau nos obligations avec une sérénité accrue et un stress amoindri.

Quand tu rentres de la salle de sport ou de ton cours de dessin, tu te sens renaître copine.  Comme si un doigt invisible avait pressé le bouton « reset » (addict aux séries, j’avoue) de ton âme, la préparant pour un autre cycle d’esclavage moderne, et ce, évidemment, jusqu’à la prochaine escapade récréative. Essentiellement, il ne peut exister de récréation sans responsabilités.

T’est-il déjà arrivé de t’indigner copine ? Contre un commentaire désobligeant par exemple ? Une insulte ? Ou contre un mauvais traitement, voire une tragédie ? Cette nausée émotive qui remonte du fond de ton être vers sa surface, et qui tord tes traits habituellement placides dans des grimaces caractéristiques et difficiles à méprendre pour un malaise gastrique… Cette indignation lourde, vraie et viscérale, qui t’empêcherait même de dormir si elle restait irrésolue, tu la vois, tu la ressens, rien qu’à m’entendre l’évoquer. C’est une expérience désagréable et déplaisante, et je pense ne pas me tromper en supposant que tu répugnerais à la revivre souvent. C’est on ne peut plus compréhensible, nous fuyons les sensations âpres et nous rejetons la douleur. C’est contre-productif, et socialement inefficace. Tu es humaine copine, et je t’en félicite ! Je le suis aussi.

Malheureusement, nous ne sommes pas seuls. Que faire des oisifs prisonniers de leur temps ? Leurs vies dénuées de responsabilités font qu’ils ne savent plus comment employer les heures superflues qui s’égrènent entre leurs doigts inactifs, et ils se surprennent à tuer le temps sans l’avoir traqué. Une vie constituée de loisirs ne laisse que très peu de temps à une récréation salutaire.

L’altruisme actif cause chez son pratiquant une vague de sentiments délectables et enivrants. Nous avons, après tout, évolué dans ce sens. L’entraide est encouragée et favorise la survie du groupe, d’où le plaisir ressenti. Je te l’accorde, cette vision froide qui définit le plaisir comme la récompense du corps pour les actes favorisant la survie n’est pas poétique pour un sou, mais elle n’en est pas moins vraie. Ceci dit, note bien, j’ai parlé d’altruisme « actif », autrement dit l’aide effective et réelle d’un individu par un autre, dans le but d’améliorer ses conditions et son quotidien. Cela flatte notre sens des responsabilités, nous procure le frisson du devoir accompli, et la certitude d’avoir fait un ou des heureux.

Le malheur qui frappe ces comportements vitaux et nécessaires à la survie, est que nous avons déséquilibré le ratio responsabilités/récréation. Et comme toujours, tout notre être tente de remettre les pendules à l’heure, souvent en se prenant les pieds dans le tapis. Le manque de sens dans nos vies nous oblige à en chercher là où il n’y en a pas. On se prend à clamer son amour de l’opprimé lointain entre deux anecdotes sur les voisins. On s’indigne sur son canapé ou sa banquette marocaine, affublés de la parfaite panoplie du citoyen « concerné ». On pratique l’engagement de cuisine, manifesté au monde par le biais de certaines lectures soigneusement négligées sur une table basse… Que de temps perdu en vaines tergiversations pour savoir quelle souffrance prime sur l’autre, et quelle cause mérite sacrifice. Que de précieuse heures passées à débattre pour imposer sa passivité comme plus vertueuse qu’une autre, que de moments gâchés et d’opportunités manquées par simple étroitesse de discours.

À croire que… mais oui, copine. Je le réalise, c’est absurde, pas vrai ? Mais il faut se rendre à l’évidence : s’indigner est devenu un divertissement, et la solidarité s’est transformée en un vulgaire passe-temps, une manière de tuer l’ennui avant qu’il n’impose, Dieu nous en préserve, la réflexion.

 

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2 réflexions sur « L’indignation Récréative »

  1. Un peu cynique tout ça.. Je connais des gens en bas de chez moi qui se passeraient volontiers de ce passe temps mais que veux-tu ils ne peuvent survivre autrement que grâce à la solidarité de leur voisins, leur seul divertissement est une bouteille de gazouz de temps en temps. Il faut remettre les choses à leu place. La solidarité n’est pas un vain mot, il sauve des vies et des gens, et l’indignation conduit parfois à des révolutions..

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    1. J’ai pourtant été clair. Tes voisins semblent bénéficier de la solidarité réelle, celle qui permet effectivement d’apporter de l’aide à ceux dans le besoin. Celle, donc, que je complimente.
      Ce que je désapprouve dans mon texte, c’est la solidarité de canapé, et l’indignation volubile factice qu’on pratique pour tuer le temps.
      Ma démarche est complètement à l’opposée du cynisme, et tous mes textes tendent à encourager une décence réfléchie et pragmatique, loin des poncifs imposés.

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