Touriste en Bocal

Imagine, copine, que tu participes à un jeu télévisé inédit. Le principe de ce jeu sera de te lâcher dans une ville inconnue, avec interdiction de parler ou d’interagir avec qui que ce soit. À la seule force de ton sens d’observation, tu devras reconnaître la ville, le pays, ou tout du moins la culture de laquelle il est issu. Un voyage dans la ville en question est à la clé, et plus ta réponse sera précise, plus le séjour que tu remporteras sera long et luxueux. Avoue qu’un jeu pareil serait un succès immédiat auprès des couples prolos de moins de cinquante ans, sans compter les profits générés par les partenariats avec les agences de voyage, et les différents offices du tourisme des pays concernés. Flûte, je dois déposer l’idée maintenant, un producteur télé malveillant (pléonasme télévisuel) serait capable de me la piquer !!!

Maintenant copine, imagine qu’une manche de ce jeu se déroule dans notre pays. Voilà donc un quidam, venu de je ne sais où, qui déambule dans nos rues sans parler à personne, sans demander son chemin, sans comprendre les enseignes. Le candidat décide de prendre de la hauteur afin d’avoir une image plus globale de la ville, pensant avoir ainsi un début de piste. Et là, il se révolte. Il adresse au drone qui le filme depuis le début une série d’insultes et d’admonestations, accusant la production du jeu télévisé de tricher afin de pas le laisser remporter un voyage ! Il menace de porter plainte, d’aller en référer à qui de droit, et ci-dessus, ainsi que l’etc. La vidéo devient virale, la communauté du net s’émeut devant le cas de ce pauvre hère qui espérait juste avoir une réelle chance de remporter une semaine ou deux d’évasion, loin de son quotidien d’ouvrier.

La production réagit, admet affablement qu’il y a eu méprise et que le pays choisi pour ce candidat pouvait en effet constituer une lacune dans les règles telles qu’énoncées. On lui offre donc gracieusement, à lui et à la personne de son choix, un séjour d’une semaine dans l’hôtel le plus luxueux de notre capitale. La communauté souffle, les guerriers de la justice sociale ont encore vaincu, et ont sauvé un innocent de la cupidité de ses meilleurs. Mission accomplie !

Voilà donc le monsieur qui arrive, bagages en mains, avec une gentille petite dame à la réception dudit hôtel. Rebelote, il proteste. Lui aurait-on menti ? Était-il bien dans la destination promise ? Il exige des preuves, et émet des doutes sur l’existence même du pays.

Vois-tu copine, ce candidat, tout emmerdeur qu’il puisse être, marque un point. T’es-tu baladée dans ta ville récemment ? As-tu jeté un œil sur les bâtisses les plus récentes ? As-tu décelé un quelconque signe d’appartenance culturelle maghrébine ou africaine sur lesdites bâtisses ? Les tours de verre côtoient les hôtels en kit, les bâtisses orientalistes jouent des coudes entre les reliquats coloniaux, et les aberrations architecturales de ces particuliers désireux de « verticaliser » le gourbi font de l’ombre aux petits cubes calqués sur des modèles inadaptés à notre climat, sans mentionner notre réalité économique.

Et cela va plus loin copine. Les attitudes, les divertissements, la nourriture sont aussi victimes de ce gloubi-boulga… pardon, de cette « khalota » ambiante qui voudrait qu’on aille manger des nems chinois roulés dans des diouls à la semoule dans un restaurant aussi japonais que le Kader du même nom… Que doivent penser les touristes qui visitent notre pays ? Comment ? Ah oui copine tu as raison. Il n’y en a pas…

Comme toujours, je me pose la question : « Pourquoi » ? Une amie m’a un jour recommandé d’oublier cette question et d’y substituer « Comment ? », au risque de perdre un jour la raison. C’était un conseil très judicieux pour qui, justement, souhaite conserver tous ses moyens. Comme ce train a quitté la gare depuis belle lurette, je continue donc à m’interroger sur le pourquoi des choses, et de celle-ci en particulier.

Finalement copine, ta victoire aura été de courte durée. Tu n’as pas raison. Notre pays dispose bien d’une affluence considérable de touristes. Il se trouve juste que nous les appelons, pour des raisons légales, « concitoyens ». Ces gens qui, en quête d’exotisme, vont sortir déguster des sushis à la conserve de thon ou des tapas à la chekchouka. Ou alors ils prennent des photos souvenir devant cette magnifique tour résolument moderne mais qui s’enfonce déjà dans un terrain trop meuble pour les fantasmes phalliques programmés de son architecte. Ou encore ils s’attablent à un établissement karaoké sans alcool pour des soirées le plus souvent ratées, oubliant que l’un des ingrédients primordiaux de cette activité est la destruction de la timidité et des inhibitions en les noyant dans un, voire plusieurs verres…

Chez nous copine, New York est à l’ombre d’une tour, Dubaï dans le lobby d’un hôtel et Barcelone dans un café (hors de prix) du quartier commerçant. Nous sommes touristes dans notre propre pays, et vu l’allure que prennent les choses, ça nous coûtera bientôt plus cher que d’aller ailleurs…

 

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s