Le Complexe du Martyr

L’autre jour, le hasard m’a amené à me retrouver autour d’une table, dans un café, avec un groupe de personnes diverses. L’une des jeunes femmes présentes commande un café décaféiné accompagné d’une crêpe farcie de margarine teintée de brun, imposteur douteux prétendant être un dérivé de chocolat. Une autre demande un thé « déthéiné » (si si). Un jeune homme à la pointe de la mode décide quant à lui de prendre un latté-décaf-écrémé-aromatisé-noisettes. Quand mon tour arrive et que je commande inconsciemment un café sans épithète alambiqué, le serveur et la tablée marquent un temps d’arrêt. Le premier semble surpris mais reconnaissant face à ma témérité frugale, les autres déçus et désolés de partager la compagnie d’un homme de si peu de fantaisie.

Alors qu’en écoutant la discussion j’entame ma tasse amère, mes compagnons décachettent de petits sachets estampillés du nom de l’établissement en exhalant des volutes de vapeur électronique parfumée à la cerise. Les plus sophistiqués snobent le vulgaire sucre en poudre pour se tourner vers de la stévia, succédané édulcorant dit naturel car, expliquent-ils à raison, « le sucre, c’est mauvais pour la santé ».

Mais alors, ai-je envie de répondre, pourquoi en chercher la saveur ? Pourquoi cultiver l’envie de douceur en absorbant des placebos ? Idem pour le café, le lait, le thé… Pourquoi snober les effets pour lequel le produit est consommé à la base, et ne rechercher qu’une vague similitude gustative ? En évitant au maximum les sucres ajoutés, par exemple, je me condamne à une vie de café amer, et c’est très bien comme cela. Ma privation a un sens, et son importance n’est pas dégradée par l’apport d’insipides contrefaçons. La caféine est toujours au menu, mais si un jour je décide d’en couper l’apport à mon organisme, eh bien je tirerai un trait sur le café, sans aucun remord.

La tendance, copain, est à l’imposture et à la mystification de soi. Nous cultivons l’illusion du choix afin d’oublier que nous n’en avons, en définitive, aucun. Ainsi, l’apparence de liberté est favorisée face à la réelle prise de risque inhérente à ladite liberté. L’âpre constat que nous n’avons même plus le courage de nous priver de ce qui nous est nuisible me rend tout à coup triste, et je me perds dans mes pensées, négligeant la conversation. C’est alors qu’une conclusion s’impose à moi : Le héros est mort.

Oui copain. Le héros, cet éternel modèle sur lequel sont bâties des civilisations entières, ce brave et courageux champion du libre arbitre, ce pourfendeur d’injustices, ce preneur de risques immortel est enfin mort et enterré. Par la désacralisation de la prise de risques, nous avons enseveli tous les héros à venir sous un amas d’immondices branchées, actuelles et sûres.

« Mais attends ! » me dis-tu, « T’exagères pas un peu ? Tu sautes du pain sans gluten à la disparition du parangon de la morale universelle, c’est un peu fort non ? ». Bon, ok copain, j’ai peut-être annoncé la conclusion un peu trop vite. J’ai pensé que tu suivais mon rythme depuis le temps, et j’ai malencontreusement brûlé une ou deux étapes. Ça ne fait rien, je t’explique…

Rester attaché à un produit, un concept, une idée, en en rejetant les risques intrinsèques est l’un des symptômes de notre société couarde et craintive. Nous souhaitons consommer des substances dangereuses sans effets secondaires, goûter aux délices de la vie sans en souffrir les conséquences. Bière sans alcool, douceur sans sucre, steak sans viande, pain sans farine, héros sans courage…

Nous aimons, adorons et vénérons l’image du héros, des héros. Cette image, nous la reproduisons, nous la reluisons, nous la lissons jusqu’à n’y rien laisser d’humain ou d’authentique. Nous commençons alors à croire en cette icône et en ce qu’elle représente, et nous faisons de son aura factice une loi, notre loi. L’essence même du héros est dédaignée, ses actions humaines, quotidiennes ou imparfaites passées sous silence. Nous transformons le héros, substance volatile mais nécessaire, en un succédané artificiel idéalisé.

Évidemment copain, il serait difficile de gommer les aspérités du héros et d’en modeler une image aussi polie de son vivant. Il pourrait s’y opposer. Il pourrait corriger le sens de son combat. Il pourrait peut-être simplement se montrer indigne de l’aura qui lui sera greffée, qu’en sait-on ? Ce risque, qui vient s’ajouter à la longue liste de tous les autres qu’il faut à tout prix éviter, nous l’avons contrecarré par l’exploitation du martyr, héros idéal car privé de parole et d’expression. Qui mieux qu’un mort pour représenter des idéaux à géométrie variable ? Qui mieux qu’un fantôme pour symboliser les lubies grégaires d’un peuple en mal d’identification ? Et surtout, pourquoi ne pas entretenir le courage chez les vivants, tous potentiels héros en devenir ? Par égoïsme copain, tout simplement. Permettre l’émergence d’un ou de plusieurs héros bien vivants ne fera que renvoyer les médiocres à leur insignifiance chronique. Ce qui devrait être de l’inspiration a mué, par un procédé qui reste encore obscur à mes yeux, en envie haineuse systématique. Ceux qui, hier encore, portaient les héros aux nues, préfèrent aujourd’hui les laisser croupir dans les geôles de l’indifférence. Du moins, tant qu’ils sont vivants…

Le héros est mort copain. À sa place trônent des effigies mal léchées, symboles de notre inaptitude à renouveler l’héroïsme et à entretenir le courage. Inaptitude devenue tellement routinière et dogmatique que si un brave a l’outrecuidance de se dresser contre l’adversité, on prendra d’abord soin de le tuer, avant de le reléguer à la remise des martyrs en attente de béatification.

Car vois-tu, même si le héros trépasse, son image lustrée, plate et sans substance reste nécessaire pour l’apaisement des mémoires. Un peu comme un thé déthéiné, il nous rappelle un temps où les choses avaient un sens, et meuble un peu le gouffre laissé par notre grandissant déficit en courage.

 

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